COMTE (A.)


COMTE (A.)
COMTE (A.)

En ouvrant la conclusion totale du Système de politique positive , Auguste Comte distingue dans sa vie intellectuelle deux carrières. Dans la première, qui correspond à peu près à l’élaboration du Cours de philosophie positive , il s’est efforcé de transformer la science en philosophie. Dans la seconde, il a travaillé à transformer la philosophie en religion. Le lien serait fourni par le Cours de 1847. La seconde phase aurait été entraînée par la régénération morale du penseur «sous la sainte influence de Mme de Vaux». L’année 1845, «l’année incomparable», aurait donc été déterminante pour l’accomplissement de l’œuvre.

Voilà un jugement très juste dans l’ensemble: Comte se fait remarquer plutôt par un excès que par un défaut de conscience de soi. Il faut pourtant le reprendre dans le détail, le nuancer. Les lettres de jeunesse à Valat nous montrent que dès 1822 les thèmes de l’utilité sociale, de l’altruisme, d’une réforme religieuse se présentaient à l’esprit de Comte. Le grand amour, pur et désintéressé, qu’il éprouva pour Clotilde de Vaux lui a sans doute – et en ceci il n’est pas très différent de tant de «grandes passions» romantiques – servi de moyen pour réaliser un dessein depuis longtemps formé, ou, au moins, esquissé. Mais l’œuvre dérive d’un projet unique conçu au début de la vie et poursuivi patiemment durant huit lustres.

Cela dit, il faut bien reconnaître que ce projet présente deux caractères essentiels: il est philosophique et il est religieux.

Il est philosophique en premier lieu parce qu’il veut réduire une totalité, la totalité des connaissances humaines, à l’unité. Ainsi la philosophie positive se présentera comme un système encyclopédique. C’est là une grande nouveauté. Sans doute l’encyclopédisme définit bien des tâches assumées par le XVIIIe siècle. Sans doute aussi la méditation de Condillac avait-elle enraciné dans la philosophie la notion de système. Mais les rejetons du condillacisme paraissent «métaphysiques» aux yeux de Comte. Ce dernier ne vise pas du tout à définir la cohérence formelle d’une pensée hypothétique, il vise à organiser le savoir positif, c’est-à-dire les connaissances réellement acquises. Un savoir positif se reconnaît à deux traits: d’une part il naît d’une expérience; d’autre part il la décrit en éliminant les abstractions sans contenu, comme substance ou cause, en utilisant seulement des lois, c’est-à-dire des relations constamment observables dans les faits. C’est le sens d’une expression qui revient souvent sous la plume de Comte et qui apparaît dès le début de la correspondance avec Valat: «La seule vérité absolue, c’est que tout est relatif.»

On voit par là que, si le Cours de philosophie positive contient bien une philosophie des sciences, cette philosophie n’est pas du tout un scientisme. Bien plus! il arrive à Comte de critiquer certaines pratiques scientifiques non conformes à l’idéal positiviste. Il ne s’agit pas de trouver dans les propositions de la science des allégations absolues. Le système interprète la science en la relativisant, sans lui faire perdre sa densité.

Le comtisme est philosophique en un second sens parce qu’il s’offre comme un système réflexif. La réflexion n’est pas ici le fait d’une pensée individuelle qui revient sur elle-même: le cogito cartésien s’était affadi au XIXe siècle en introspection, cette introspection que Comte attaquait chez Maine de Biran ou plutôt chez Victor Cousin: «On ne peut pas se mettre à la fenêtre pour se regarder passer dans la rue.» Autrement dit, il y a contradiction à parler d’un sujet-objet. Mais la société est capable de former un savoir sur elle-même afin de se contrôler. La réflexion sera donc figurée par la sociologie, savoir politique du vivant politique, mais savoir qui recèle l’architectonique du corpus des sciences. De là le second sens que l’on peut donner au principe que «la seule vérité absolue, c’est que tout est relatif». Le statut de la connaissance dépend de celui de la société et passe avec lui de l’état théologique à l’état métaphysique et de l’état métaphysique à l’état positif. Le Cours de philosophie positive s’achève sur la dynamique sociale et sur la loi des trois états... comme il a commencé.

Cette réflexivité sociale engendrerait, si l’on n’y prenait garde, de nombreux contre-sens. On a rapproché Comte d’Aristote sans voir que le Stagyrite n’envisageait jamais que des cités limitées, alors que la société désigne chez Comte l’humanité totale. Il ne serait guère plus absurde d’évoquer le Grand Animal des stoïciens. D’autre part, on voit bien souvent chez Comte le créateur de la sociologie. Si l’on entend par là qu’il a inventé le mot, on doit en tomber d’accord, encore qu’il l’ait toujours trouvé mal formé et que, dans le Cours , il ait longtemps préféré physique sociale . Mais, surtout, il y a si peu de rapports entre la pratique de Comte et celle de ses successeurs – même les plus proches de lui (ce qui ne signifie peut-être pas grand-chose) comme Durkheim –, que mieux vaudrait parler en l’occurrence d’homonymie.

La «sociologie» de Comte se définit par sa visée. Celle-ci a été très bien définie, d’ailleurs, dans un éloge adressé à la philosophie de Bossuet: «...le but général que doit se proposer sans cesse notre intelligence, en résultat final de toutes nos analyses historiques, c’est-à-dire la coordination rationnelle de la série fondamentale des divers événements humains, d’après un dessein unique» (Cours de philosophie positive , t. IV, p. 147). On remarquera que l’expression «série fondamentale» suppose un choix. Et, en effet, il ne s’agit pas de ressusciter, ce qui serait impossible, le fourmillement total de la vie des hommes et l’humanité totale n’est même pas la totalité des individus humains. La sociologie étudiera d’abord les fonctions sociales, en passant systématiquement de la nature humaine à la nature sociale: le tome II du Système de politique positive expose ainsi la statique sociale, c’est-à-dire la structure d’ensemble de la société. Le tome III décrit le passage de l’humanité du fétichisme au positivisme sur le plan de l’intelligence, de la phase militaire à la phase industrielle sur le plan de l’activité, enfin, sur le plan de l’affectivité, de l’égoïsme primitif, sans contrepartie, au développement de tendances altruistes qui viennent contrebalancer la dureté de la nature originelle.

Le plus étrange: cette sociologie s’épanouit en religion. L’idée de créer une religion paraît antérieure à l’«année sans pareille», encore que la passion du philosophe pour Clotilde de Vaux en ait probablement conditionné le contenu. Un nouveau contre-sens est à éviter: pour Comte, la condamnation de la théologie ne signifie pas du tout la condamnation de la religion. Dans l’état positif, au contraire, tout est religieux et les intellectuels deviennent des prêtres. Cela suppose une transposition analogique, les dogmes anciens étant remplacés par des thèmes sociologiques. L’Être des monothéistes se change en humanité. Et le culte de l’humanité prend la place du culte divin. Là encore s’opère un choix: l’humanité ne se constitue pas de la somme des individus qu’Auguste Comte appelle aimablement des «faiseurs de fumier». Mais: «Le Grand-Être est l’ensemble des êtres, passés, futurs et présents qui concourent librement à perfectionner l’ordre universel» (Système de politique positive , t. IV, p. 30).

On voit combien Comte est éloigné des penseurs inspirés par la Révolution qu’il abhorre et qu’il englobe toujours dans sa condamnation de la métaphysique. C’est un admirateur de l’ordre catholique du Moyen Âge et, bien souvent, ses écrits évoquent par le ton ceux de Bonald et de Joseph de Maistre, qu’il admirait d’ailleurs beaucoup. Il veut restaurer l’ordre, mais il regarde la théologie chrétienne comme dépassée et incroyable. Elle serait en effet frappée à mort par le progrès de l’esprit humain qu’atteste celui des connaissances et dont Condorcet a clairement fixé le concept. De là la devise positiviste: Ordre et Progrès.

1. La «mission» d’Auguste Comte

Le grand prêtre de l’humanité s’est cru chargé d’une mission providentielle: aussi a-t-il voulu ne rien nous laisser ignorer de sa vie. Cela, qui n’est peut-être pas tout à fait en accord avec certains principes de la nouvelle religion – par exemple: «Non seulement l’humanité ne se compose que des existences susceptibles d’assimilation mais elle n’admet de chacune d’elles que la partie incorporable en oubliant tout écart individuel» (Système de politique positive , t. II, p. 62) –, confère à sa biographie un intérêt indiscutable.

L’enfance

Auguste Comte naît le 19 janvier 1798 dans une famille monarchiste et catholique. Son père, fondé de pouvoir à la recette municipale, consciencieux et terne, n’aura guère d’action sur lui. D’un frère, tôt expatrié et disparu, d’une sœur insignifiante, il ne dira presque rien. En revanche, il devait vénérer sa mère, Rosalie Boyer, le premier en date de ses «anges gardiens».

Son enfance fut surtout remarquable par les excellentes études qu’il fit au lycée de Montpellier, sa ville natale. Il fut admis, dès l’âge de seize ans, premier sur la liste du Midi, à l’École polytechnique. C’est durant sa scolarité secondaire qu’il perdit la foi, dès lors jugée incompatible avec la science. Il s’éloigna en même temps des idées royalistes sans se rallier à Napoléon. Il se rapprocha pour un peu de temps des idées révolutionnaires...

En avril 1816, l’École polytechnique fut fermée pour cause de jacobinisme. Comte rentra à Montpellier où il suivit quelques cours de la faculté de médecine. De retour à Paris, il se fit répétiteur de mathématiques.

Le secrétaire de Saint-Simon

En août 1817, Comte devient le secrétaire de Saint-Simon. Une période de maturation féconde commence, marquée par les plus anciennes lettres à Valat et par de nombreux opuscules dont la plupart paraîtront dans les publications du maître de l’industrialisme. Un conflit d’auteurs brouillera les deux hommes à l’automne de 1824. Ces opuscules seront republiés à la fin du tome IV du Système de politique positive . Il s’agit de Séparation générale entre les opinions et les désirs ; Sommaire Appréciation sur l’ensemble du passé moderne ; Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société ; Considérations philosophiques sur les sciences et les savants ; Considérations sur le pouvoir spirituel ; Examen du traité de Broussais sur l’irritation . Pierre Arnaud et Raymond Aron ont bien montré l’importance de ces écrits. Considérant le désordre de la société industrielle qui s’édifie, l’égarement des esprits, la misère du prolétariat, Comte envisage une réforme: il rendra ce service aux autres hommes. À la société théologique et militaire succède une société scientifique et industrielle. À la foi se substitue la science, les savants se substituent aux prêtres, les entrepreneurs (les industriels) aux hommes de guerre. Comte a déjà l’idée que le mode de penser dominant caractérise chaque phase du développement. D’où l’expression: «Les idées mènent et gouvernent le monde», qu’il ne faut pas prendre trop au pied de la lettre. L’évolution est déterminée; cependant, son éclairement par la pensée et la connaissance des lois sociales peuvent aider à franchir la phase critique.

La grande faute du prophète

C’est alors que se situe «la seule faute vraiment grave de ma vie». Auguste Comte épouse «par un généreux calcul» Caroline Massin, soi-disant blanchisseuse, en réalité adepte du plus vieux métier du monde. Elle y reviendra à plusieurs reprises, sans doute d’ailleurs dans le but de favoriser la carrière de son mari. Peut-être faut-il attribuer à sa première fugue, dès 1826, la crise mentale suivie d’une tentative de suicide, qui frappa le philosophe, interrompant dès le début le Cours de philosophie positive . Comte pardonnera une seconde incartade, mais, comme il l’avait annoncé, ne pardonna pas la troisième et le couple se sépara en 1842.

Après son mariage, le philosophe, famélique, s’efforce de gagner sa vie. Il sera nommé répétiteur d’analyse et de mécanique à l’École polytechnique en 1832, examinateur à l’entrée de la même école en 1836. Faibles ressources! En 1833, Guizot lui refusera la création en sa faveur d’une chaire d’histoire des sciences au Collège de France. Il avait, en 1831, demandé la chaire d’analyse à l’École polytechnique. Sans succès. En 1833, il demande et n’obtient pas la chaire de géométrie. On invoque contre lui ses «opinions républicaines», pourtant tellement marginales qu’il ne se reconnaît pas dans le parti républicain. En 1844, il perdra son poste d’examinateur et demeurera sans ressources.

C’est pourtant durant cette période agitée et malheureuse que s’exerce puissamment l’activité créatrice d’Auguste Comte. De 1826 à 1844, il professe le Cours de philosophie positive devant un auditoire variable, mais toujours brillant. Dès l’ouverture, on y rencontra Humbolt, H. Carnot, Blainville, Poinsot. Par la suite vinrent É. Littré, Stuart Mill, d’autres encore. L’admiration qui entoure l’apostolat du maître forme un cruel contraste avec l’hostilité officielle.

L’«année sans pareille»

En octobre 1844, Auguste Comte rencontre Clotilde de Vaux, sœur d’un de ses élèves; elle vit séparée de son mari; femme de lettres, elle attend peu de l’avenir, car elle se sait phtisique. Elle a une quinzaine d’années de moins que le philosophe qui en tombe éperdument amoureux. «Impuissante, dit-elle, pour ce qui dépasse les limites de l’affection», elle lui accordera cependant une sorte de liaison platonique. Les visites de Comte seront pourtant mal reçues par la famille, qui les jugera compromettantes. C’est néanmoins sous ses yeux qu’elle mourra, le 5 avril 1846. Après sa mort, la passion du philosophe se sublimera en culte religieux. Comte aura vécu une «année sans pareille». Clotilde de Vaux sera le principal des trois anges gardiens de la religion positiviste, la sainte majeure, une espèce de déesse mère à laquelle s’adressera une hyperdulie. Il y aura encore, cependant, un troisième ange gardien, Sophie, sa servante, que le penseur adopta. Ainsi mère, épouse et fille sont transposées sur le plan spirituel.

Pendant cette période, Auguste Comte publie un Traité élémentaire de géométrie analytique , un Discours sur l’esprit positif , préambule au Traité philosophique d’astronomie populaire (1843), reprenant un cours gratuit professé à la mairie du IIIe arrondissement depuis 1831 et qui durera jusqu’en 1848. Enfin, de 1844 à 1847, il publie les quatre tomes du Cours de philosophie positive .

Le grand prêtre

Depuis 1845, Comte n’assure plus sa vie que grâce au «subside positiviste», d’abord versé par Stuart Mill, puis, après 1848, par Littré et une centaine d’admirateurs et de disciples. Cette gêne ne ralentit pas son activité. En 1847, il annonce la fondation de la religion de l’humanité. En 1848, il fonde la Société positiviste et publie le Discours sur l’ensemble du positivisme . Il enseigne sa doctrine sociale, non sans entraîner des réticences chez beaucoup. Le Système de politique positive, ou Traité de sociologie instituant la religion de l’humanité paraît en quatre tomes, en 1851, 1852, 1853 et 1854. En 1852 a paru le Catéchisme positiviste, ou Sommaire Exposition de la religion universelle . En 1855, l’Appel aux conservateurs . En 1856, le volume I de Synthèse subjective, ou Système universel des conceptions propres à l’état normal de l’humanité . Il n’y aura pas de suite.

Cette dernière période n’est pas exempte de bizarreries. Comte, qui a perdu sa place de répétiteur en 1851, n’en croit pas moins au succès de sa mission. Peu amical à l’égard de la IIe République, très hostile aux Bonaparte et à la candidature de Louis Napoléon à la présidence, il se rallie pourtant, en décembre 1851, au coup d’État. Il y voit sans doute un espoir de rationalisation de la société, mais Littré le quitte une première fois. Comte se dit persuadé de prêcher la religion positive à Notre-Dame en 1860! En 1856, il propose une alliance au général des jésuites.

Le 5 septembre 1857, il meurt d’un cancer gastrique parmi ses disciples.

2. De la science à la philosophie

L’idée comtienne de la science

Pourquoi Auguste Comte, contrairement à Saint-Simon, présente-t-il une réflexion sur la science en préambule à un plan de réforme sociale? Cela tient à l’idée qu’il se fait de la science, non pas seulement somme de savoirs, mais rapport global de l’homme au monde. Par suite, elle s’offre avant tout comme un principe et un système de croyances. Or toute organisation sociale repose, en dernière analyse, sur un système de cette sorte. Si la science se révèle comme le seul type de croyance actuellement efficace, alors la réforme sociale repose sur la science. De cela Comte est profondément convaincu parce que lui-même a perdu la foi en recevant une éducation scientifique. Désormais, toute vérité doit être prouvée. Au juste, seul un petit nombre d’hommes est susceptible de comprendre les démonstrations scientifiques; cela n’a pas d’importance car la science fournira même aux ignorants une foi suffisante pour établir un ordre social. On voit donc que les deux formules qui résument la science dans la première leçon du Cours : «Savoir pour pouvoir afin de pourvoir» et «Savoir pour savoir» ne sont pas incompatibles comme un pur pragmatisme et un pur intellectualisme. Le but le plus haut: «Savoir pour savoir», exprime le lien entre les hommes et n’exclut pas une certaine utilité.

Cependant, alors que les croyances théologiques permettaient une représentation organisée, et, par suite, fondaient une société durable, les sciences, au début du XIXe siècle, demeurent des ensembles partiels, impropres à produire une vue d’ensemble. Il est impossible de concilier la théologie et la science. Il n’y a pas à proprement parler conflit logique ou dialectique entre elles. Un nouveau mode d’explication frappe les dogmes d’obsolescence. Aussi l’esprit positif prétend-il éviter la polémique et aspire à s’établir pacifiquement dans les institutions d’Église. Forte d’un consensus universel qu’elle est la première à réaliser, la science doit triompher par le seule arme de la preuve, triomphe à la longue inévitable.

Nous avons bien l’expérience d’une certaine coexistence des deux types d’explication. Mais, faute de cohérence logique, cette coexistence se caractérise par l’anarchie de l’entendement, l’absence de gouvernement spirituel ou intellectuel, la critique négative ou corrosive, la cacophonie des opinions individuelles. C’est le moment, désastreux, de l’anarchie ou de la métaphysique. Elle croît sur un déficit des sciences qui n’ont pas encore pris en général conscience de leur essence, ni constitué un système organisé qui réponde à l’exigence d’unité de l’esprit humain. La philosophie positive aura pour tâche de remédier à ces défauts.

Un certain nombre de sciences sont parvenues à l’état positif; ce sont la mécanique, l’astronomie, la physique, la chimie et la biologie. Elles fourniront des modèles, ou du moins des exemples à méditer. D’autre part, Comte prétend s’inspirer de Descartes, de Hobbes, de Galilée, de leurs successeurs... Pourtant, l’esprit positif a des racines populaires. Il est né des efforts pour satisfaire des besoins; à toute science doit correspondre un art qui utilise les relations afin de modifier les séries d’événements: savoir pour pourvoir! Mais nulle science ne saurait se développer qu’en mettant entre parenthèses son usage immédiat. Savoir pour savoir se donne pour un plus haut idéal, mais, en définitive, se révèle à la longue plus utile. De là la valeur de la création d’une caste sacerdotale qui se consacrera à la spéculation et accordera de plus en plus d’attention aux phénomènes et aux lois pour engendrer les hommes de science. L’intelligence humaine est une, et Comte célébrera «la profonde identité mentale des savants avec la masse active» (Cours , t. VI, pp. 650-653). Et encore: «Toute la supériorité de l’esprit philosophique sur le bon sens vulgaire résulte d’une application spéciale et continue aux spéculations communes en partant avec prudence du degré initial et après les avoir ramenées à un état normal de judicieuse abstraction, pour généraliser et coordonner. Car, ce qui manque surtout aux intelligences ordinaires, c’est moins la justesse et la pénétration propres à dévoiler des rapprochements partiels que l’aptitude à généraliser des relations abstraites, et à établir entre nos différentes notions une parfaite cohérence logique» (ibid. ).

Deux obstacles entravent le développement de la science positive: le mysticisme et l’empirisme (Discours sur l’esprit positif , p. 16; Système de politique positive , t. III, p. 25). La condamnation de l’empirisme marque une rupture avec Bacon. La science n’est pas une collection de faits. Sans doute elle comporte l’observation des phénomènes, mais ces phénomènes doivent être interprétés, ce qui n’est possible que grâce à des hypothèses. L’entendement ne peut jamais cesser d’être actif. Au cours de l’enquête, même l’imagination garde un rôle. Mais, d’un autre point de vue, l’entendement ne doit s’exercer que sur des propositions vérifiables et rejeter toute hypothèse transcendante. C’est ainsi qu’en particulier il faut renoncer à «expliquer» les phénomènes, ce qui fait appel à la notion de cause, tout aussi inintelligible que la notion de substance; il faut se limiter à les décrire par des lois. Les lois sont des relations qui expriment la relation, la coordination des faits.

Par malheur, si la perfection du système paraît appeler une réduction des lois particulières à une loi unique (Cours , t. I, p. 4), cet idéal énoncé par d’Alembert est irréalisable, c’est une «absurde utopie» (Cours , t. VI, p. 648). Notre intelligence est trop faible (Discours sur l’esprit positif , p. 23), les phénomènes nous sont donnés dans une hétérogénéité irréductible (Cours , t. II, p. 505). Les lois constituent des corps séparés, même à l’intérieur d’une seule science: les lois de l’optique et celles de l’acoustique ne se ramèneront jamais à l’unité (Cours , t. II, p. 505). Il reste à préciser les caractères généraux des diverses lois. Trois principes nous guideront:

– plus les phénomènes sont complexes, plus nombreux sont les moyens de leur étude; ainsi l’astronomie ajoute-t-elle l’observation aux procédés des mathématiques;

– plus les phénomènes sont complexes, plus ils sont modifiables; c’est ce qui suggère faussement l’idée d’une contingence des faits humains;

– plus les phénomènes sont complexes, plus ils sont imparfaits: l’œil n’est guère un bon instrument d’optique.

Le dogme fondamental de la philosophie positiviste n’est autre que l’affirmation du déterminisme: «Tous les phénomènes quelconques, inorganiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou sociaux, sont assujettis à des lois rigoureusement invariables» (Cours , t. VI, p. 655). Cela ne provient pas d’un a priori quelconque, mais d’une induction progressive «sans pouvoir être vraiment déduit d’aucune notion quelconque» (lettre à Papot, 8 mai 1851). La création de la sociologie confirme que ce principe n’a pas d’exception. Mais «la subordination d’événements quelconques à des lois invariables» ne doit pas être confondue avec «leur irrésistible accomplissement nécessaire» (Cours , t. III, p. 642). Seul l’ordre mathématique, le plus simple, est inéluctable.

On pourrait croire que Comte va aboutir à une sorte de métaphysique de la nature, de type idéaliste. Il n’y songe pas. Sa théorie de la connaissance et le relativisme qui s’ensuit ne dérivent pas d’une inspection de l’esprit, c’est un constat historique. D’ailleurs la condamnation corrélative des recherches transcendantes n’a elle-même qu’un caractère relatif. Elle écarte toute réflexion non ouverte à la preuve positive. Le positivisme ne recèle pas, comme le scientisme, un athéisme, il s’agit d’un agnosticisme radical. Il mentionne éventuellement l’infini, cet océan qui vient battre notre rive. Mais nous n’avons ni barque ni voile pour le traverser. Il affecte jusqu’à la science, jamais définitive ni immuable. Le principe de la gravitation ne vaut peut-être qu’à l’intérieur de notre système solaire, et peut-être pas à perpétuité (Cours , t. II, pp. 195-197). Bien qu’il admire profondément la géométrie analytique de Descartes, Comte rejette toute possibilité d’une mathesis universalis et préfère la rapprocher de l’art du cartographe. Cette modestie adogmatique assouplit la pensée. Par exemple, Comte rejette la finalité entendue comme l’action d’une providence, et il préfère parler de «conditions d’existence qui se ramènent à la conception directe et générale de l’harmonie nécessaire de [...] deux analyses, c’est-à-dire de l’accord de [...] deux ordres de lois» (Cours , t. III, p. 336); mais il écrit aussi: «En biologie, la notion générale de l’être précède toujours celle de ses parties quelconques. En sociologie, où les dépendances partielles sont moins intimes quoique plus vastes, ce serait une grave hérésie de définir l’humanité par l’homme [...] A fortiori , en biologie, on ne doit pas concevoir le tout d’après ses parties» (Système de politique positive , t. I, p. 641). La finalité interne est donc posée, mais parce qu’elle est susceptible d’être observée.

Le but de cette science est la prévision: «Toute science a pour but la prévoyance» (Cours , t. II, p. 18). L’utilitarisme gnoséologique de Comte amène certaines limitations, mais d’un autre point de vue conduit à préférer la connaissance rationnelle, la déduction, à la connaissance empirique. C’est pourquoi, non sans paradoxe, l’idéal scientifique de Comte se rapproche de celui de Descartes. Il veut construire des systèmes et réduire le nombre des lois indépendantes. Il aura toujours de la faveur pour les totalités. Aussi, malgré le peu d’intérêt qu’à la suite des Écossais il attribue à la logique pure, il appellera la cinquante-huitième leçon du Cours de philosophie positive son «Discours de la méthode». La philosophie positive a pour fonction de représenter le «savoir d’ensemble», terme synonyme de gouvernement... Auguste Comte a tenté d’y parvenir. Il a distingué des lois qui s’appliquent dans telle ou telle science et les lois encyclopédiques, c’est-à-dire celles que le positivisme universalise en en faisant voir la vérité hors de leurs sciences d’origine. Ainsi, le principe de Newton, égalité de l’action et de la réaction, est né dans la mécanique mais vaut aussi bien en biologie et en sociologie. Le système des lois encyclopédiques constituerait une sorte de philosophie première. Par malheur, l’esquisse proposée par Auguste Comte (Système de politique positive , t. IV, pp. 173-181) ne convainc personne.

La loi des trois états

De toute façon, la science ne se constitue que progressivement. La formation de l’esprit positif dépend de la loi des trois états que Comte énonce déjà en 1822 dans le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société . «Par la nature même de l’esprit humain, chaque branche de nos connaissances est nécessairement assujettie dans sa marche à passer successivement par trois états théoriques différents: l’état théologique ou fictif; l’état métaphysique ou abstrait; enfin, l’état scientifique ou positif» (Système de politique positive , t. IV, Appendice, p. 77). Ailleurs, il précise: «En d’autres termes, l’esprit humain, par sa nature, emploie successivement dans chacune de ses recherches trois méthodes de philosopher dont le caractère est essentiellement différent, et même opposé: d’abord, la méthode théologique; ensuite, la méthode métaphysique; et, enfin, la méthode positive. De là trois sortes de philosophie ou de systèmes généraux de conceptions sur l’ensemble des phénomènes, qui s’excluent mutuellement. La première est le point de départ nécessaire de l’intelligence humaine; la troisième, son état fixe et définitif; la seconde est uniquement destinée à servir de transition» (Cours , t. I, p. 3). Ces formules se trouvent déjà chez Turgot, chez Condorcet, chez Burdin. Auguste Comte en revendique pourtant la paternité, et il a raison parce qu’il a été le premier à y voir non pas des étapes accidentelles du devenir historique, mais trois modes essentiels et nécessaires d’être au monde.

Théologie ne désigne pas ici la science rationnelle de la révélation, comme au Moyen Âge, mais un mode d’explication des phénomènes, qui fait intervenir, derrière eux, une volonté anthropomorphique cachée. Comte dit aussi fictif, mythologique ou imaginaire. De même, le terme de métaphysique ne se réfère pas immédiatement aux grands systèmes de la philosophie classique, il désigne un mode d’explication des phénomènes, qui fait appel à des abstractions réalisées: hypothèse d’un éther en physique ou d’une âme en psychologie. Le cas le plus explicite est la condamnation comtienne de la statistique; la construction peut témoigner de beaucoup de talent, les quantités statistiques ne se lisent pas dans les faits eux-mêmes; la connaissance produite reste abstraite et non positive.

Selon Auguste Comte, la loi des trois états gouvernerait non seulement l’histoire, mais encore le développement des individus. C’est la loi générale du développement de la pensée.

La philosophie théologique est spontanée. Nous avons toujours tendance à y recourir. Elle a été extrêmement utile parce qu’elle a fourni les premières hypothèses sans lesquelles l’intelligence humaine ne trouverait pas de point d’appui. Elle a donné à l’homme le courage nécessaire pour surmonter ses premières déconvenues. Formant un noyau de croyances communes, elle a servi de premier ciment à la société naissante. Elle a entraîné la formation d’une classe vouée à l’activité spéculative, de là la science pure et la division du travail (Cours , t. IV, p. 545 sqq.). Mais la pensée théologique n’a jamais été universelle, ni homogène. Quelques lois nécessaires apparaissent, germe d’une pensée qui ne se développera que plus tard, mais d’emblée facteur de dissolution de l’explication mythologique.

L’état théologique formait un tout harmonique, même s’il était menacé. L’état métaphysique ne trouve ni essence ni principe propre; il désigne une crise qu’on peut aussi bien caractériser comme conciliation entre théologie et science que comme anarchie de la pensée. Les hypothèses métaphysiques se révéleront fuyantes, en perpétuelle dégradation. Utiles par leur puissance corrosive, leur vertu critique, elles se rattachent pourtant au fond aux croyances théologiques, les entités se substituant purement et simplement aux volontés. Les métaphysiciens que vise Auguste Comte ne sont pas du tout les grands classiques, Spinoza ou Malebranche, dont il parle peu, ce sont les «philosophes» du XVIIIe siècle. Il leur voue, comme à la Révolution qu’ils annoncent et accompagnent, une haine superbe. La théologie donnant toute sa consistance à la métaphysique, Comte ne considère comme cohérents que les penseurs qui font de Dieu une personne. Cette pensée méprisable, contradictoire et instable doit nécessairement s’effacer devant la philosophie positive, qui, restaurant une représentation logique et harmonieuse, échappera à l’arbitraire de la théologie en en retrouvant toutes les vertus.

La loi des trois états est démontrée par les faits; elle ne pourrait être démentie que si une science rétrogradait, ce qui ne s’est jamais produit. Elle énonce à la fois le fait et la conscience que l’humanité en prend, en tant que sujet universel.

La classification des sciences

L’évolution n’est pas terminée, ce qui supprimerait la question, et, d’ailleurs, elle s’opère de manière discontinue, les sciences accédant à l’état positif les unes après les autres. Cela détermine un plan, un ordre qui va donner naissance à une classification: «Les différentes branches de nos connaissances n’ont pas dû parcourir d’une vitesse égale les trois grandes phases de leur développement [...]. Il existe sous ce rapport un ordre invariable et nécessaire [...] dont la considération est le complément indispensable de la loi fondamentale énoncée précédemment» (Cours , t. I, pp. 14-15). À la même époque, Ampère tentait d’enfermer les sciences dans une systématique d’inspiration linnéenne. Tentative vaine parce que sans rapport avec une observation, et sans principe. La classification de Comte, au contraire, fait appel à l’histoire et se guide sur la complexité des phénomènes étudiés. Comte écarte d’abord les sciences concrètes, descriptives, comme la minéralogie ou la géographie, pour ne conserver que les sciences théoriques, abstraites et générales dont il observera le développement effectif. Cela a été rendu possible par la création de la sociologie et par la loi des trois états: l’ensemble se trouve désormais complet et le devenir a reçu un principe d’interprétation.

La liste est facile à établir. Elle va du plus général au moins général, du plus simple au plus complexe, du plus abstrait au plus vivant en se rapprochant de l’humanité. D’autre part, elle reproduit l’ordre historique de l’accession des sciences à l’état positif: «C’est dans cet ordre que la progresssion, quoique simultanée, a dû avoir lieu» (Cours , t. I, p. 82). On énumérera donc les mathématiques, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie, et, enfin, la physique sociale (plus tard sociologie).

Comte triomphe; il se dit le «compléteur de Descartes» (lettre à Stuart Mill, 5 nov. 1842) parce qu’il imagine, ayant établi la constitution de la science selon le programme de la préface des Principes , avoir supprimé la nécessité de la déviation métaphysique en appliquant à l’homme la méthode positive.

Les mathématiques, nées de l’art de mesurer les grandeurs, ont atteint les premières l’état positif. Les mathématiques concrètes sont la géométrie qui mesure l’étendue, et la mécanique. Abstraites, au contraire, celles qui font la théorie des opérations, depuis l’arithmétique jusqu’à l’analyse. Comte admire celles-là, où il voit une logique, le nouvel organon . Mais il se méfie de l’abstraction: si l’on perd de vue les objets examinés, on prend l’instrument pour l’objet, on tombe dans la métaphysique. Ainsi de la statistique. L’astronomie applique les mathématiques au cas céleste (Système , t. I, pp. 499-507). Elle leur ajoute sur le plan méthodologique l’observation. Mais les masses énormes des étoiles n’agissent qu’imperceptiblement sur nous à cause de leur éloignement. Comte propose de limiter l’enquête au système solaire, sinon au Soleil et à la Lune: l’univers n’est pas un concept positif (Cours , t. II, p. 135). La physique exprime les lois les plus générales du monde inorganique. Moins unifiée que l’astronomie, elle introduit une nouveauté méthodologique, l’expérimentation ou l’observation modifiée qui implique comparaison (Cours , t. II, pp. 313-315). La modification se réduit d’ailleurs au choix des cas. La physique n’est pas encore tout à fait parvenue au stade positif. Il convient donc de trier les hypothèses qu’elle forme. Par exemple, l’hypothèse des fluides, portant sur la nature de l’agent, est de nature métaphysique. Au contraire, Comte approuve la théorie corpusculaire à condition qu’on n’y cherche pas de lumières sur la nature des corps! La chimie, très imparfaite, «mérite à peine le nom de science» (Cours , t. III, p. 4). Tantôt les chimistes se sont crus physiciens, en méconnaissant la complexité nouvelle apportée par la composition ou combinaison et l’originalité de leurs nomenclatures, tantôt, au contraire, ils se sont mêlés de physiologie. Comte rejette la chimie organique, ensemble hétérogène et factice. Le seul rôle de la chimie est de déterminer les propriétés des composés produits. La biologie introduit les idées de consensus, de milieu, de conditions d’existence, d’organe et de fonction (Cours , t. VI, p. 772). Ce qui est donné, c’est la plante, l’animal, le composé et non plus le simple. Comte en rapproche la physiologie: «Leur opposition se ramène à celle du point de vue statique et du point de vue dynamique» (Cours , t. III, p. 238). La vie a pour condition une harmonie entre l’organisme et son milieu. La comparaison atteint ici son domaine d’élection, particulièrement la comparaison méthodique de la suite régulière des différences croissantes, dont la référence à la pathologie est un aspect. Comte s’intéresse à la systématique et prend parti pour le fixisme, mais reconnaît l’intérêt des questions posées par Lamarck. Comte dépend de Bichat. À la fin de sa vie, il admettra cependant que l’élément est la cellule. La biologie est encore moins évoluée que la chimie: les hypothèses métaphysiques y abondent, ainsi la théorie de la génération spontanée.

Reste à fonder la physique sociale, devenue sociologie (Cours , t. IV, p. 200). Sur l’homme, les vues métaphysiques abondent et le charlatanisme de Cousin essayant de fonder la psychologie sur le cogito suffit à condamner toute tentative de psychologie. La science sociale a été tentée par Aristote, puis par Montesquieu. Comte les admire. Mais les outils leur ont manqué. Montesquieu manquait d’une connaissance positive de l’homme au point de vue biologique, et il manquait de l’idée de progrès. Condorcet a cru à une perfectibilité infinie. La sociologie, liée à l’art politique, naît seulement lorsqu’on a découvert ses liens avec l’histoire qui ne peut pas se déduire (Cours , t. IV, p. 387; Système , appendice, pp. 124-127). L’histoire tient lieu d’une expérimentation impossible. Encore faut-il user de rapprochements et de comparaisons. Ainsi passe-t-on de la narration à l’étude des lois du développement social. La sociologie envisage dans son ensemble la nature de l’homme qui évolue sans se transformer.

Une philosophie des sciences?

Il est difficile de retenir un mouvement d’étonnement. Qu’est ce théoricien du progrès qui ferme la porte à l’astrophysique, à la statistique? Ce savant qui méconnaît le mouvement brownien ou la théorie cinétique des gaz? Ce théoricien du fait et du constat historique, qui donne des leçons (à ne pas suivre et qu’ils ne suivront pas) aux savants? Comte apporte de l’ordre dans le corpus des sciences, mais il lui sacrifie le progrès. Sous certains aspects, sa pensée paraît rétrograde. Le positivisme n’est pas la positivité. Mais, après tout, Comte aurait peut-être pu changer: ainsi, son admiration pour Lagrange est allée s’effilochant... Un portrait de la science ne guide pas son projet.

On se trompe aussi en croyant qu’il a tâché de construire une sorte de philosophie idéaliste de la nature, malgré l’allure du propos. En particulier si, en notant que toute science repose sur la science antérieure, mais n’en est pas déterminée, si elle en est conditionnée, que son déterminisme se change pour cela en une «fatalité modifiable», on ajoute que Comte serait le précurseur de Boutroux et du contingentisme, on dépasse ses intentions.

L’essentiel consiste dans la définition d’un mode de croyance, susceptible d’informer un système d’éducation pour communiquer au plus grand nombre possible les principales vérités scientifiques avec leur démonstration. P. Arbousse-Bastide a judicieusement insisté sur la doctrine de l’éducation universelle dont Comte a tracé le plan dans le Système de politique positive . La synthèse n’est pas philosophie, mais sociologie et religion. Ce rapprochement ne contredit aucun moment de la pensée de Comte, et les deux carrières ne sont pas deux philosophies. Parlant de la méthode objective et de la méthode subjective, Comte écrit: «Parvenue à sa pleine maturité, la vraie philosophie doit tendre inévitablement à concilier ces deux méthodes antagonistes» (Cours , t. III, p. 210). Ce texte, qui précède de six ans la rencontre de Clotilde de Vaux, situe clairement la synthèse au-delà de la théorie des sciences.

3. De la nature humaine à l’ordre social

Bien entendu, la religion de l’humanité, proclamée en 1847, ne pouvait pas apparaître dans le Cours . En revanche, dans le Système de politique positive , outre sa fonction de connaissance, la sociologie fonde directement la religion. Comte examine d’abord l’ordre humain «comme s’il était immobile» (Système , t. II, p. 3). C’est la fonction de la statique sociale, qui doit précéder l’étude de l’évolution humaine.

On trouve d’abord un préambule étonnant et hasardeux: Comte prétend définir la nature humaine à partir de la physiologie; son «tableau cérébral» s’inspire de Gall. Comte veut faire «reposer» la sociologie sur la biologie. Mais n’a-t-on pas affaire à un artifice? Tout cela pour exposer que l’homme possède une triple nature: il est actif, animé de sentiments et intelligent. Sa nature est action, comme en témoignent ses organes moteurs et c’est pourquoi il se détourne de la spéculation. Mais l’activité est lancée par le cœur (le sentiment), la pensée abstraite ne suffit pas à déterminer l’action. Enfin, l’intelligence n’a qu’une fonction de contrôle. L’activité comporte trois tendances: le courage, la prudence et la persévérance. Les sentiments peuvent être égoïstes (nutrition, sexualité, maternité), égo-altruistes (instincts militaire et industriel, qui poussent à la collaboration; vanité, qui demande l’admiration des autres; orgueil, qui veut les dominer) ou altruistes (attachement, vénération, bonté universelle). Les sentiments sont localisés en arrière du cerveau pour se tenir près des organes moteurs et d’autant plus en arrière qu’ils sont plus égoïstes. L’intelligence se décompose en conception et expression: passive, la conception est abstraite ou concrète; active, elle est induction ou déduction; l’expression est mimique, orale ou écrite. L’intelligence se localise en avant du cerveau, près des organes des sens. L’histoire ne change pas cette organisation, mais la civilisation renforce les parties les plus nobles et les plus faibles, l’intelligence, et, du fait surtout de la religion, la bonté.

Dans le tome II du Système de politique positive , Comte décrit les fonctions sociales – religion, propriété, famille, langage, division du travail –, puis il décrit la société positiviste, organisée par le sacerdoce; enfin, il fait voir comment la dynamique dépend des lois de la statique. La religion produit le consensus. Comte croit que le mot dérive de religare , étymologie fantaisiste que Littré, pourtant, reprendra. Elle s’adresse à l’intelligence par le dogme, au sentiment par le culte, enfin à l’action par le «régime», sorte de règle d’ensemble pratique. On ne peut dissocier les trois chapitres qui traitent de la propriété, de la famille et du langage. La propriété (contrairement à Marx, Comte ne se préoccupe guère du mode d’appropriation) projette dans la société l’activité; la famille y projette le sentiment; le langage y projette l’intelligence. La famille, où se concrétise les sentiments d’attirance mutuelle (frères) et de vénération (parents), joue le rôle de cellule sociale: pas d’individus isolés. Elle assure la reproduction de l’humanité, ce qui permet à la propriété de jouer son rôle, en accumulant les biens transmis par les ancêtres, et au langage de jouer le sien, en accumulant le savoir acquis par l’intelligence. Une loi d’accumulation règne, qui permet les formules passées en proverbe: «L’humanité se compose de plus de morts que de vivants» ou «Les morts gouvernent de plus en plus les vivants». Comte valorise la culture, en homme de tradition qu’il est. Ce n’est pas le moindre de ses paradoxes que de tirer une vision à la Bonald de raisons qui condamnent le passé et annoncent la société de l’avenir.

Comte se révèle, comme en matière de sciences, extrêmement dogmatique. Il n’a pas, comme Montesquieu, le sens de la relativité des mœurs et des manières. Il ne connaît qu’un type normal (et normatif) de famille, la monogamie, et renvoie la polygamie dans la pathologie. L’homme, actif et intelligent, doit commander; mais la femme, toute sensibilité, exerce le pouvoir spirituel, plus noble, car «on se lasse d’agir et même de penser, on ne se lasse jamais d’aimer». La famille assure en outre la continuité historique.

La division du travail recouvre toute l’organisation sociale. Auguste Comte a appris de Hobbes qu’elle était fondée sur la force: les hommes «ne sauraient accomplir aucun office social là où la force matérielle n’a point d’abord établi convenablement un régime quelconque» (Système , t. II, p. 300). Mais en contrepartie se pose le pouvoir spirituel. Sur ce point, il semble que l’influence de Clotilde de Vaux ait amené Comte, qui voyait d’abord un pouvoir de savants (intellect), à l’envisager comme pouvoir de l’amour. Ce pouvoir règle la vie intérieure des hommes pour les amener à vivre en commun. Il lui revient de consacrer le pouvoir temporel, mais aussi de le modérer. Dans la société positive, il devra à la fois justifier la société industrielle et ramener les puissants aux sentiments d’égalité et de solidarité.

De nouveau la loi des trois états

La dynamique sociale est exposée au tome V du Cours de philosophie positive et au tome III du Système de politique positive . Elle consiste essentiellement dans la loi des trois états, dont les divers aspects sont précisés et approfondis. Jusqu’au tome IV du Cours inclus, le devenir de l’homme semble se résumer dans le devenir de l’intelligence et de l’esprit scientifique. Nous apprenons maintenant que l’instabilité de l’histoire provient de la contradiction entre les différentes fonctions sociales. Il n’y a pas contradiction: les étapes du savoir continuent de symboliser les étapes de l’humanité globale; la critique exercée par l’esprit positif demeure le moyen le plus efficace. Mais l’intellect ne saurait à lui seul déterminer l’histoire, il en indique la direction. De plus, bien qu’il n’y ait qu’une seule humanité, il y a plusieurs histoires. C’est que l’humanité s’est différenciée du fait de la race, du climat et de l’action politique (Cours , t. IV, p. 210). Ainsi, la race noire est particulièrement douée sous le rapport des sentiments: elle serait donc douée de supériorité morale, affirmation qui demeure implicite mais qui cadre assez mal avec un siècle d’expansion coloniale. Le climat conditionne les hommes et la race blanche a dû en partie sa supériorité intellectuelle au fait qu’elle a vécu autour de l’«admirable bassin de la Méditerranée» (Cours , 52e leçon, t. VI, p. 12). L’action du politique n’est pas inefficace: Napoléon, personnage arriéré qui n’a rien compris à son siècle, a restauré absurdement et à contre-temps l’ancienne hiérarchie sociale (Cours , t. VI, p. 210).

La description des diverses phases s’étoffe. L’état théologique comporte la succession d’un âge fétichiste, d’un âge polythéiste et d’un âge monothéiste. La coopération sociale y prend une forme militaire. On peut donc parler indifféremment d’âge théologique ou d’âge militaire. L’état métaphysique correspond à la phase de développement des libéraux et des juristes, maîtres du bavardage abstrait et fauteurs d’agitation et de révolutions. L’état positif est aussi celui de la société industrielle où règnent les hommes de science, ce groupe sacerdotal dont le grand prêtre de l’humanité se veut l’annonciateur. En réalité, la stabilité n’a jusqu’à présent régné que dans l’âge du fétichisme pour lequel Comte éprouve visiblement une secrète admiration. Bien que souvent il manifeste plus d’intérêt encore pour le Moyen Âge, l’âge catholico-féodal, plus accessible à notre investigation historique, il suggère assez que la paix et l’immobilité promises à la société industrielle et positive restaureront, avec une science et une industrie organisées, les charmes de la non-contradiction, de la sérénité primitive et instaureront la bonté universelle.

La religion de l’humanité

Comte annonçait la paix et l’harmonie parfaites pour le XXe siècle, ce qui laisse rêveur. Méprisant les politiciens, il les attendait de l’avènement de la religion positiviste. Comte se voit avant tout comme fondateur de religion. Le problème se pose ainsi: les croyances théologiques se trouvent désormais privées de sens, mais les hommes ont besoin d’un objet d’amour plus haut qu’eux-mêmes, ils ont besoin du pouvoir spirituel; bref, il leur faut une religion. Il n’y a qu’une solution: c’est qu’ils adorent l’humanité elle-même. C’est la première analogie qui fonde toutes les autres; au Grand-Être de la tradition, Comte substitue l’humanité. Mais cette humanité n’englobe pas tous les hommes, ni tout ce qu’il y a dans l’homme. «Le Grand-Être est l’ensemble des êtres passés, futurs et présents, qui concourent librement à perfectionner l’ordre universel» (Système , t. IV, p. 30). Les grands hommes reçoivent l’immortalité subjective qui se substitue à l’immortalité de l’âme ou à la résurrection, impossibles à croire. Cela consiste à être honoré après sa mort et éventuellement célébré dans le culte. Comte a dressé un tableau de ces analogies constitutives.

Si la religion d’Auguste Comte n’a rencontré qu’un succès restreint et inégal, ce n’est pas qu’elle soit absurde. La religion de l’Humanité pouvait paraître s’insérer naturellement à la suite de la religion de Dieu fait Homme. Seulement le besoin de religion, reconnu, ne semble pas très bien appréhendé dans toutes ses parties. L’«immortalité subjective» a ceci d’ennuyeux qu’elle n’intéresse pas le sujet: les saints du christianisme n’ont jamais espéré comme récompense leur inscription au martyrologe. Or Comte qui, sous le nom de tableau de la nature affective, a prescrit un culte minutieux, très proche du culte catholique, ne propose guère qu’une nomination au calendrier. Le calendrier positiviste présente deux formes. Le calendrier abstrait (Système , p. 159) ou «tableau sociolatrique de l’Humanité» comporte treize mois de vingt-huit jours, dont le premier est l’Humanité avec, au jour de l’an, la fête synthétique du Grand-Être et le treizième le Prolétariat ou Providence générale, suivi d’un jour complémentaire, fête universelle des Morts, et, éventuellement, d’un jour bissextile, la fête des Saintes Femmes. Le «tableau concret de la préparation humaine» s’ouvre sur Prométhée, ou premier Moïse et, avant les deux jours ajoutés, se ferme sur Gall qui tombe le 28 Bichat. Innocent III est fêté le 21 Charlemagne (cinquième mois) et saint Thomas d’Aquin le 7 Descartes (onzième mois, in abstracto Le Sacerdoce, Providence intellectuelle). Commenter serait délicat...

4. L’école positiviste éclatée

Les disciples d’Auguste Comte ne l’ont pas tous suivi dans sa mission prophétique. Le premier à s’éloigner fut Stuart Mill. Littré ressentit très mal l’approbation donnée au coup d’État de Louis Napoléon et, à la mort du maître, appuya Caroline Massin qui attaquait le testament. Mais les motifs de son éloignement ne sont pas tous circonstanciels. Quelques-uns des fidèles jugeaient même que Comte avait trahi sa propre pensée, voire, révoltés, le taxaient d’insanité. Ce n’est qu’en 1868 que le testament fut validé et que Pierre Laffitte put lancer au nom de la société positiviste un prospectus où il appelait à créer une éducation, un culte et des moyens politiques d’après les vues du système. Laffitte reçut la chaire d’histoire des sciences au Collège de France. Malgré un noyau d’une douzaine de positivistes orthodoxes, la circulaire ne reçut guère d’application en France et les positivistes dissidents, Littré, Ferry, se retrouvèrent dans les loges où ils n’avaient à s’occuper que de cultiver leur anticléricalisme.

Les anticléricaux d’alors étaient beaucoup plus hostiles à l’institution qu’à la foi; Comte, au contraire, avait rêvé de remplacer l’ancienne foi par le positivisme en colonisant, en parasitant l’Église qu’il fallait conserver. Il se trouvait en porte à faux, et, surtout, il était venu trop tard. L’heure était passée des grands systèmes romantiques à la Saint-Simon, et Comte avait perdu du temps en construisant sa philosophie des sciences.

À l’étranger, à Londres, à New York s’ouvrirent des chapelles positivistes. Mais une puissante église positiviste ne réussit à s’implanter qu’au Brésil. Elle compta de fortes personnalités, comme Botelho de Magalhães, l’un des chefs de la révolution de 1889. Son plus grand succès fut de faire inscrire dans la Constitution de 1891 et sur le drapeau du Brésil la devise du positivisme, Ordre et Progrès.

Encyclopédie Universelle. 2012.